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Conférence sur l'émigration Géorgienne

organisée par l'O.F.P.R.A le 12 décembre 2014

Exposé de Mirian Meloua

 

Exposé de Mirian Meloua

 

 De la nationalité géorgienne (1921-1933) au statut d’apatride d’origine géorgienne (1933-1958) : le combat singulier de Sossipatre Assathiany (1876-1971), durant 37 années, dont l’invention de l’OFPRA

Par Mirian Méloua, journaliste, administrateur du Comité pour l’information sur l’Europe de l’Est

Si l’invention de l’OFPRA a probablement été motivée par le problème posé par les millions de personnes déplacées lors de la Seconde Guerre, la question existait déjà après la Première Guerre mondiale. Que pesaient les deux à trois mille émigrés politiques géorgiens des années 1920 comparativement aux contingents d’émigrés arméniens, biélorusses, espagnols, ukrainiens, russes et d’autres nationalités européennes ? Un émigré politique géorgien a pourtant milité pour la protection des réfugiés étrangers et a apporté sa contribution à l’invention de l’OFPRA.

Arrêté et emprisonné par le régime tsariste, ayant échappé à l’emprisonnement par le régime soviétique, arrêté et emprisonné par le régime nazi, quel homme était Sossipatre Assathiany ? Tour à tour premier secrétaire de la Légation géorgienne en France, directeur de l’Office des réfugiés géorgiens, conseiller auprès de la délégation du Bureau chargé des intérêts des apatrides (Etat français de Vichy), membre d’un triumvirat chargé de sauver les juifs géorgiens et des juifs d’autres nationalités, directeur du Conseil géorgien des réfugiés, correspondant de l’Organisation internationale pour les réfugiés des Nations unies, correspondant du Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations Unies, Officier de protection de l’OFPRA à 76 ans, à quel dessein obéissait-il ?

Il naît le 8 septembre 1876 à Dgnorissa, une localité de l’Ouest de la Géorgie, au sein d’une famille aristocratique. Après avoir terminé le lycée de Koutaïssi, il étudie l’agronomie dans une université de Bessarabie, à l’époque encore province de l’Empire russe. Il sympathise avec le mouvement social-démocrate et en devient rapidement membre dans la clandestinité. En 1903, la police politique de Nicolas II, l’Okhrana, l’arrête une première fois pour avoir tiré au revolver sur le portrait du tsar et le condamne à une année de travaux forcés en Asie centrale. En 1908, après avoir pris part à la révolution de 1905 et aux différentes révoltes qui ont suivi sur le territoire géorgien, il est arrêté une seconde fois, emprisonné et condamné à nouveau aux travaux forcés : il réussit à s’échapper par un tunnel souterrain du camp de transit où il attend sa déportation, se cache dans un monastère et, après un long périple passant par Constantinople, il parvient à rejoindre d’autres proscrits géorgiens en Suisse, près de Genève. Il s’y familiarise avec la langue française et obtient une Licence à la faculté de droit. Dès la chute de Nicolas II, en février 1917, il regagne la Géorgie et participe au mouvement d’union nationale qui aboutit à la restauration de l’indépendance de la Géorgie en mai 1918. Il est d’abord nommé gouverneur de deux provinces. En 1919, il participe à la délégation géorgienne à la Conférence de la paix de Paris -délégation présidée par Nicolas Tchéidzé (1)- et noue ses premiers contacts avec la diplomatie française. Il est ensuite nommé responsable de mission diplomatique en Roumanie, puis en Ukraine. En janvier 1921, la jeune république géorgienne est reconnue par la France ; une Légation est ouverte à Paris, elle préfigure la future ambassade ; il en est nommé Premier secrétaire, puis Chargé d’affaires. Quelques semaines plus tard, la Russie soviétique envahit la Géorgie. La plupart des membres du Parlement et du Gouvernement de la Ière République de Géorgie se réfugie en France, à Leuville-sur-Orge, accompagnée de militaires et de fonctionnaires du régime. La Légation devient l’institution de représentation de la Géorgie hors territoire.

Commence alors le long combat de Sossipatre Assathiany.

La Légation géorgienne en France (janvier 1921-mai 1933)

Sous couvert d’Akaki Tchenkéli, ministre plénipotentiaire pour l’Europe du gouvernement géorgien (2), et afin de régulariser la situation de centaines d’immigrés politiques, il intervient auprès de la Préfecture de Police de Paris, du ministère de l’Intérieur ou du ministère du Travail. Il intervient aussi auprès de députés et de ministres français.

Sa démarche est facilitée par les contacts qu’il avait pu nouer en 1919 à Paris et lors de la visite de certains députés (et futurs ministres) français à Tbilissi en 1920. Ils avaient découvert une jeune république ayant donné le droit de vote à tous les citoyens présents sur son territoire, hommes et femmes, géorgiens et étrangers, et ayant distribué les terres aux paysans ; à leur retour, ils avaient éveillé un potentiel de sympathie pour la Ière République de Géorgie auprès d’une partie de la classe politique française.

Il se forge un réseau d’interlocuteurs trop heureux de pouvoir démêler avec lui des situations inextricables, mettant en scène des étrangers aux patronymes imprononçables. La Légation est sollicitée pour essayer de résoudre les situations les plus délicates. Les noms de famille sont orthographiés phonétiquement en français, selon une transcription normalisée. Certains émigrés -souvent aristocrates- souhaitent conserver leur nom russifié : les suffixes « chvili » ou « dzé » qui signifient « fils de » sont remplacés par « eff » ou « ov » et donnent parfois lieu à des chassés croisés entre membres d'une même famille en désaccord. La transcription des prénoms fait souvent resurgir des prénoms de tragédie grecque, inattendus en France.

Il délivre pièces d’Etat-civil et facilite l’obtention des cartes de séjour. Il délivre aussi attestations d'honorabilité (dont la fierté géorgienne se nourrit), attestations d'études (le savoir, « ganatleba » est important dans la culture géorgienne), attestations nobiliaires (anciennes familles géorgiennes souhaitant faire valoir leurs quartiers de noblesse), attestations militaires (sous couvert du président des anciens combattants géorgiens), attestations coutumières, attestations de précarité.

Ces attestations sont parfois simplificatrices. Les lieux de naissance les plus fréquents sont les grandes villes de Géorgie (Tiflis, Koutaïs, Batoumi, Soukhoumi ...) afin de ne pas s'embarrasser de noms de village. Les dates de naissance sont parfois avancées ... pour les femmes qui souhaitent se rajeunir ... mais également pour les hommes !

L’échec de l’insurrection nationale géorgienne d’août 1924, pour partie pilotée à partir de Leuville-sur-Orge, déclenche une seconde vague d’émigration : quelques centaines d’insurgés parviennent à quitter le territoire géorgien par la frontière soviéto-turque qui ne sera verrouillée que quelques années plus tard et s’installent sur le territoire français grâce à des contrats de travail négociés par avance.

Pour les immigrés politiques géorgiens, portant la nationalité géorgienne toujours reconnue et donc dispensés du passeport Nansen (créé en 1922 pour les émigrés russes) et dénombrés à la fin des années 1920 par la Préfecture de Police de Paris à moins de 2 000, Sossipatre Assathiany est devenu celui qui sait comment se présenter aux autorités, comment régulariser une situation, comment obtenir certaines aides, comment créer une entreprise de taxi ou une fabrique de yaourt. .. Il sait aussi tonner, lorsque le demandeur exagère. Pour les autorités françaises, il est le garant d’une certaine légalité.

L’Office des réfugiés géorgiens en France (mai 1933-janvier 1942)

A partir de 1933, le combat est plus difficile. La situation économique s’est tendue, la main d’oeuvre étrangère est moins la bienvenue en France, les factions xénophobes obtiennent une certaine audience. La République française a reconnu l’URSS et se trouve dans l’obligation de faire disparaître toute mention à la Ière République de Géorgie. La Légation géorgienne est fermée. La citoyenneté géorgienne disparaît. L’Office des réfugiés géorgiens en France est créé. Sossipatre Assathiany en prend la direction et ne désarme pas.

Afin que ses compatriotes échappent à la citoyenneté soviétique et bénéficient d’une « certaine reconnaissance » de la nationalité géorgienne, le vocable « réfugié d'origine géorgienne » apparait sur les attestations délivrées et sur les papiers officiels français.

Afin de garder une « certaine visibilité » internationale, l’Office continue d’assurer les fonctions consulaires pour les exilés ailleurs en Europe, au Moyen-Orient ou sur le continent américain. A partir de 1934, des demandes de certificats de confession chrétienne orthodoxe sont déposées par des ressortissants d'origine géorgienne vivant à Berlin et à Beyrouth : l'Office les établit, considérant qu'il représente toujours la Géorgie -au titre de la Ière République- sans limitation géographique de reconnaissance.

A en croire les certificats de travail conservés, l'Office des réfugiés géorgiens, emploient de nombreux personnels géorgiens : le ministre des Finances en exil Constantiné Kandélaki comme trésorier (de 1921 à 1940), un diplomate en exil Joseph Gogolachvili comme consul général, l'avocat Ilamaz Dadéchkéliani comme secrétaire, Alexis Mdivani comme secrétaire également, Jacques Khotcholava comme médecin, Vassili Tougouchi comme attaché, ….

Une partie des frais est couverte par les taxes de délivrance des pièces d'Etat-civil et des attestations, une autre partie vraisemblablement par l'aide de gouvernements étrangers (polonais en particulier, dans la cadre de son aide financière au gouvernement géorgien en exil) (3). Des donateurs privés contribuent au fonctionnement de l'Office comme Alexis Mdivani après ses richissimes mariages avec des actrices américaines (dont Barbara Hutton) (4).

L’Office des réfugiés caucasiens (autorités allemandes) et le Bureau des apatrides (Etat français de Vichy) (janvier 1942-août 1944)

Dès octobre 1940, Adrien Marquet (ancien membre de la SFIO et de la délégation socialiste ayant visité la Géorgie en 1920, ministre du maréchal Pétain), informe l’ancien ministre géorgien des Affaires étrangères du danger qui menace les juifs géorgiens exilés en France. Quelques mois plus tard, Michel Kédia (homme politique géorgien, germanophone et germanophile, ayant ses entrées à Berlin) est sollicité pour intervenir auprès des autorités allemandes sous le prétexte fallacieux que les juifs géorgiens appartiennent à l’ethnie « kartvèle » et se sont convertis à la religion juive. En juillet 1941, Ferdinand de Brinon (ambassadeur et délégué général du gouvernement de Vichy à Paris) fait exempter officiellement par ordonnance les juifs géorgiens de l'enregistrement et du tampon « JUIF » sur les papiers d'identité. .

A partir de janvier 1942, le combat devient féroce. Les Allemands ferment l’Office des réfugiés géorgiens et ouvrent un Office des réfugiés caucasiens dont la section géorgienne est confiée à Alexandre Korkia qui a la confiance de l’occupant.

Longtemps exilé en Allemagne, Korkia a eu un fils, Guivi, de nationalité allemande, mobilisé et tué lors d’une opération militaire en Crète en juin 1941.

Parallèlement, l’Etat français de Vichy ouvre à Paris un Bureau chargé des intérêts des apatrides : Sossipatre Assathiany est sollicité pour prendre la responsabilité de la section géorgienne.

Le temps presse, les mesures à l’encontre des personnes juives prennent leurs effets. Alexandre Korkia, Joseph Eligoulachvili (représentant de la communauté juive géorgienne) et Sossipatre Assathiany constituent un triumvirat chargé d’appliquer la directive du délégué général du gouvernement de Vichy à Paris concernant les juifs géorgiens. Ils ne s’arrêtent pas en si bon chemin et « géorgianisent » les patronymes de 243 familles juives (plus d’un millier de personnes) originaires d’Espagne, des Balkans, d’Iran et du Turkménistan, les sauvant de la déportation.

En février 1943, Sossipatre Assathiany est arrêté et incarcéré au Fort de Romainville : Alexandre Korkia parvient à le faire libérer un mois et demi plus tard.

Le Conseil géorgien des réfugiés (et l’Office des réfugiés géorgiens à nouveau) (août 1944-octobre 1952)

En août 1944, l’arrivée des Alliés et la libération de Paris conduit Sossipâtré Assathiany à un nouveau combat, celui des prisonniers de guerre géorgiens pris par l’armée allemande à l’Armée rouge, parfois enrôlés comme soldats dans la Wehrmacht ou comme travailleurs civils afin d’échapper aux camps de concentration, parfois déserteurs vers les maquis français. Plusieurs milliers sont en rétention dans des lieux de transit pour un retour en URSS selon les accords signés par Staline et par Roosevelt, confirmés par De Gaulle.

En attendant la recréation des offices de réfugiés en avril 1945, dont l’Office des réfugiés géorgiens, il active un Conseil géorgien des réfugiés et reconstitue son réseau auprès des fonctionnaires français et internationaux.

Il envoie des émissaires d’obédience sociale-démocrate -parfois notables géorgiens historiques- lorsqu’ils sont proches du mouvement socialiste (SFIO) ou d’obédience nationale-démocrate -parfois issus de la Légion étrangère française- lorsque les interlocuteurs sont proches du mouvement chrétien-démocrate (MRP).

Il intervient officieusement auprès du Comité intergouvernemental pour les réfugiés -CIR- créé par 31 gouvernements à Londres en 1938 et auprès de l'Administration des Nations Unies pour les secours et la reconstruction -UNRA- créée par les Alliés en 1943 et auprès de l’Organisation internationale pour les réfugiés (OIR) créée à Genève en décembre 1946. Cette dernière institution « basée à Genève et financée par des contributions obligatoires des Etats, est chargée de la protection juridique et de l’assistance matérielle des réfugiés » (5). Il intervient ensuite officiellement auprès de sa délégation française, « chargée de l’administration et du fonctionnement des offices de réfugiés, notamment sur le plan financier » (6) à partir de janvier 1948.

En finalité, certains de ces « nouveaux immigrés géorgiens » sont sauvés du retour en URSS et évitent au mieux les travaux forcés, au pire le peloton d’exécution. Quelques centaines sont accueillies en France, la plupart rejoint d’autres continents.

Si la gestation de l’OIR a été laborieuse, son activité l’est encore plus et se heurte au contexte de la guerre froide : le 3 décembre 1949, les Nations unies décident de sa suppression. Pour la France, « différents accords transfèrent les responsabilités de l’assistance matérielle, médicale et sociale anciennement exercées par la délégation de l’OIR au Service social d’aide aux Emigrants (SSAE). Les autres missions de la délégation sont reprises à son compte par le gouvernement à compter du 1er janvier 1951 » (7). Après que la délégation française de l’OIR ait prolongé son action à plusieurs reprises sans qu’une institution de remplacement n’ait vu le jour, elle ferme définitivement en décembre 1951 ouvrant une période d’incertitude.

Une période d’incertitude (janvier à octobre 1952)

Sans financement, sans autorité de tutelle, l’Office des réfugiés géorgiens, comme les autres Offices de réfugiés, doit d’une part répondre aux instructions du ministère de l’Intérieur (et singulièrement à celles de la Préfecture de Police de Paris) et d’autre part à la demande de ses quelques deux à trois mille ressortissants.

Le débat politique existe d’abord au sein de l’immigration géorgienne ; les uns penchent pour une institution internationale qui garantirait l’universalité des droits des réfugiés géorgiens (y compris dans un certain nombre de pays peu enclins à la transparence), les autres - au vu de l’expérience de l’OIR- penchent pour une institution nationale et immédiatement opérationnelle. Des émissaires sont envoyés aux partis politiques français (8), principalement au mouvement socialiste (SFIO) et au mouvement chrétien-démocrate (MRP), eux-mêmes traversés par le même clivage.

Des courriers sont adressés aux parlementaires et aux ministres français les plus sensibles à ces questions (Daniel Mayer, Marius Moutet, Robert Schuman, Maurice Schumann, …), conjointement avec d’autres directeurs d’Offices, et notamment Jiraïr Artinian pour les Arméniens et Vassili Maklakoff pour les Russes (9). Devant l’urgence, en homme de terrain, aguerri aux arcanes administratifs de la République française, expert en droit et en procédures concernant les réfugiés, Sossipatre Assathiany milite pour une institution française peut-être mieux adaptée à la « spécificité géorgienne ». Ces démarches sont peu connues (10), peut-être en raison de la faiblesse numérique de l’immigration géorgienne par rapport à la force numérique des immigrations arméniennes et russes, certainement aussi en raison de l’héritage d’une « diplomatie de discrétion » pratiquée par les dirigeants géorgiens en exil depuis 1921.

Le contexte politique français ne se prête guère à une décision rapide. La nouvelle législature a vu la « Troisième force » (SFIO, Centre gauche, MRP) -la plus motrice sur la question des réfugiés- perdre le pouvoir au profit du Centre droit et des Modérés. Antoine Pinay relaye Edgar Faure au poste de Président du Conseil un mois après son investiture, René Mayer relaye pour 4 mois Antoine Pinay, lui-même resté 9 mois en fonction. Mais certains ministres restent en place, un jeune Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Maurice Schumann, parvient à obtenir en août 1952 une majorité parlementaire pour la création d’un Office français des réfugiés qui prendra le nom d’OFPRA et qui sera placé sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères.

L’Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides (octobre 1952)

A 76 ans, Sossipatre Assathiany décide de se mettre au service de la République française : qui mieux que lui saurait traiter le cas des « réfugiés d’origine géorgienne » auxquels se sont ajouté les « apatrides d’origine géorgienne » nés sur le territoire français ?

Il devient Officier de protection. Son intransigeance vis-à-vis de ses compatriotes et vis-à-vis de l’administration -qu’il connaît si bien- n’en diminue pas pour autant.

Le 19 septembre 1958, après son départ à la retraite, il fait intervenir le dernier représentant vivant du gouvernement de la Ière République de Géorgie auprès du ministre français des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, appuyé par Marius Moutet (11), pour que subsiste au sein de l'OFPRA une section géorgienne : Alexandre Kintzourichvili, ancien cadet de l’armée nationale géorgienne, ancien élève de l’Ecole d’application militaire de Saint-Maixent et ancien lieutenant-colonel de la Légion étrangère française, en prend la responsabilité à titre bénévole, pour un temps.

Quel bilan personnel pour Sossipatre Assathiany ?

Il a représenté une émigration politique institutionnelle, celle de la Ière République de Géorgie, membre de la Société des Nations et chassée par les armées de la Russie soviétique d’un territoire géographique connu depuis des millénaires et resté relativement stable au XXème siècle (à l'exception de deux districts perdus au Sud au profit de l’Empire ottoman suite à une clause des accords de Brest-Litovsk signés en mars 1918 entre l’Empire germanique et la Russie soviétique, et un demi district perdu en 1921 à l'Est au profit de l'Azerbaïdjan suite à une décision soviétique). Sa crédibilité n’en a été que plus forte auprès des institutions internationales (OIR et HCR), s’attirant les foudres des représentants de l’URSS et de leurs alliés.

Il est devenu un professionnel du droit administratif des étrangers et un poseur de relais au sein des Préfectures, des Ministères et de la délégation française de l'Organisation internationale des réfugiés (OIR). Avant la création de l'OFPRA, malgré la taille du contingent géorgien comparativement aux contingents des autres nationalités de l’Europe de l’Est (Russie, Arménie et Ukraine dans un premier temps), il n'hésite pas -avec d’autres- à interpeller les dirigeants politiques français : il veut accélérer la création de cette institution afin de combler le vide qui s'est creusé depuis la dissolution de la délégation française de l'OIR. Sa crédibilité auprès des autorités et auprès de ses pairs d’autres nationalités -pourtant parfois enclins à une certaine « compétition »- n’en fut que renforcée.

Il a dirigé l'Office des réfugiés géorgiens avec détermination, échappant à l’écueil de la division entre l’obédience social-démocrate et l’obédience national-démocrate, « ramenant » dans le giron géorgien certains émigrés qui s’étaient initialement enregistrés auprès d’autres offices de réfugiés, trouvant des solutions au difficile financement de l’institution, exploitant les liens diplomatiques que la Légation géorgienne avait tissé durant 12 années , plus particulièrement avec les ministres et les anciens ministres français qu'ils soient de droite ou de gauche, veillant sans cesse à ce que la nationalité géorgienne ne disparaisse pas complètement. Il n’en fut que plus crédible auprès de ses compatriotes, souvent enclins à la critique et au « clanisme ».

Si l'opposition au régime tsariste en a fait un déporté et un proscrit, si le régime soviétique en a fait un exilé à vie, le régime nazi a voulu le déporter à son tour. A une époque où, au mieux, d’autres notables « se faisaient oublier » et, au pire, « s’interrogeaient » sur l’opportunité de s’engager auprès de l’Allemagne afin qu’elle libère la Géorgie, il a sauvé plusieurs centaines de familles juives géorgiennes et non-géorgiennes et a connu les geôles allemandes. Vieux militant social-démocrate, pétri de valeurs humanistes, il n’aurait certainement pu imaginer faire autrement, au risque d’y entraîner son épouse et ses enfants (12).

Sossipatre Assathiany repose aujourd’hui « au carré géorgien » du cimetière communal de Leuville-sur-Orge, dans l’Essonne, au milieu des siens, dans cette terre française qui l’a vu mener tant de combats. Le 23 mars 1992, la République française reconnaissait à nouveau la République géorgienne et la nationalité géorgienne pleine et entière. Le 27 juin 2014, l’Union européenne signait un accord d’association avec la République géorgienne, faisant entrer la nationalité géorgienne dans la famille des nationalités européennes.

Quelle interprétation historique ?

L’interprétation historique de ce destin méconnu reste à élaborer et mérite une certaine prudence. Pour les universitaires français intéressés par la Géorgie, la première tentation serait d’emboîter le pas d’une des obédiences, sociale-démocrate ou nationale-démocrate, qui a animé et anime encore la diaspora géorgienne : le risque serait qu’ils délivrent des analyses à caractère plus politique qu’historique (comme c’est le cas trop souvent à propos de la Ière République de Géorgie) et qu’ils contribuent ainsi, volontairement ou involontairement, à enrichir les « deux histoires officielles » qui se confrontent depuis 1921. La seconde tentation serait d’emboîter le pas des autorités géorgiennes du moment et de « tomber » dans une instrumentalisation créée afin de conforter l’exercice du pouvoir : changement d’autorité après changement d’autorité, ils concourraient ainsi à une « troisième famille d’histoires officielles ». La dernière tentation serait d’oublier que le véhicule linguistique (russe par le passé, anglais pour le présent) ne constitue pas un miroir déformant propice à l’écriture « d’histoires parallèles ».

Notes :

(1) La composition de la délégation géorgienne à la Conférence de la Paix de Paris avait été soigneusement examinée par les collaborateurs de Georges Clémenceau et de David Lloyd George : un certain nombre d’hommes politiques géorgiens qui avaient oeuvré à mi-1918 pour une alliance avec l’Empire allemand de Guillaume II afin de contenir la pression de l’armée ottomane avaient été récusés. Nicolas Tchéidzé, ancien président du Comité exécutif du Soviet de Petrograd et président de l’Assemblée parlementaire géorgienne n’était pas de ceux-là : il confia à Sossipatre Assathiany le secrétariat de la délégation.

(2) En 1918, Akaki Tchenkéli fut président de la République démocratique fédérative de Transcaucasie réunissant l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie actuelles.

(3) La Pologne, qui s’oppose à la Russie soviétique, puis à l’URSS, cherche des alliés de proximité. Elle tend la main à la Ière République de Géorgie en exil par une aide financière significative, par l’intégration d’une centaine d’officiers supérieurs géorgiens dans l’armée polonaise (certains mourront en 1940 lors du massacre de Katyn perpétré sur ordre de Staline) et par la constitution

d’un front de pays antisoviétiques, dit Mouvement Prométhée (1926-1939), visant à constituer une confédération caucasienne. Józef Piłsudski en est le maître d’oeuvre.

(4) The Philadelphia Inquirer, Sunday Morning, January 21, 1934:

http://fultonhistory.com/Newspapers%2023/Philadelphia%20PA%20Inquirer/Philadelphia%20PA%20Inquirer%201934/Philadelphia%20PA%20Inquirer%201934%20-%201090.pdf

(5), (6), (7) Selon Max Mamou, Président de la Fondation et Avocat au Barreau de Paris, Fondation Mémoire Albert Cohen

http://ecolloque.fondationmemoirealbertcohen.org/index.php?page=forcedroit

(8) Des hommes politiques français sont régulièrement invités aux cérémonies annuelles de commémoration de l’établissement de la Ière République de Géorgie, le 26 mai, au Cercle militaire Saint-Augustin, loué grâce à l’entregent des officiers géorgiens de la Légion étrangère française. Selon les alternances à la tête de l’Association géorgienne en France, sociale-démocrate ou nationale-démocrate, ils appartiennent au mouvement socialiste comme Marius Moutet ou au mouvement chrétien-démocrate comme Maurice Schuman et Marie-Madeleine Dienesch.

(9) Archives privées Sossipatre Assathiany, consultables à l’OFPRA.

(10) La brochure « De la Grande guerre aux guerres sans nom, une histoire de l’OFPRA », publiée en 2012, passe sous silence l’existence de l’Office des réfugiés géorgiens et son rôle dans l’invention de l’OFPRA :

http://www.ofpra.gouv.fr/documents/Brochure_historique_Ofpra_BD.pdf

(11) Marius Moutet, avocat, socialiste, sénateur en 1958, ancien député et ancien ministre des IIIème et IVème Républiques, fut durant toute sa carrière politique un ami de la Géorgie. En mai 1917, il avait été envoyé par Aristide Briand auprès d’Alexandre Kerenski, chef du gouvernement provisoire russe, afin de convaincre la Russie de rester en guerre aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne : il réussit dans sa mission. Il rencontre notamment les géorgiens Nicolas Tchéidzé et Irakli Tsérétéli (ministre de l’Intérieur) et gardera des liens privilégiés avec eux.

(12) Sossipatre Assathiany a eu trois enfants d’un deuxième mariage, dont l’un -Roland Assathiany- fut directeur au ministère français de la Santé publique.

Sources

1) Témoignages, dont celui de Mme Mireille Moreau, fille de Sossipatre Assathiany.

2) Archives de l’Office des réfugiés géorgiens en France (1933-1942), consultables à l’OFPRA.

3) Documents de la section géorgienne de la délégation du Bureau des apatrides établie par l’Etat de Vichy à Paris (1942-1944), consultables à l’OFPRA.

4) Documents du Conseil des réfugiés géorgiens en France (1944-1952), consultables à l’OFPRA.

5) Publications du Comité pour l’information sur l’Europe de l’Est / rubrique Géorgie :

- La Ière République de Géorgie en exil en France

http://colisee.org/old/public//article/fiche/1720

- La Légation géorgienne en France (1921-1933), l'Office des réfugiés géorgiens(1933-1942), la section géorgienne du Bureau des Apatrides (1942-1944), le Conseil des réfugiés géorgiens (1944-1952) et la section géorgienne de l'O.F.P.R.A. (1952-1958)

http://colisee.org/old/public//article/fiche/4374

- Les archives de l'Office des réfugiés géorgiens en France (1933 -1952)

http://colisee.org/old/public//article/fiche/5056

- Biographie de Sossipatré Assathiany (1876-1971)

http://colisee.org/old/public//article/fiche/3546

6) « Des Géorgiens pour la France. Itinéraires de résistance. 1939-1945 » de Françoise et Révaz Nicoladzé, Editions l'Harmattan, Paris, juin 2007.

7) « Les combats indépendantistes des Caucasiens entre URSS et puissances occidentales. Le cas de la Géorgie (1921-1945) » de Georges Mamoulia, Editions l'Harmattan, Paris, juillet 2009.

 

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